À la tombée de la nuit, les formes étaient de retour dans son esprit. Quand Hoa-Tu-Metua réfléchissait aux signes ancestraux conservés sur les tablettes, il ne pouvait s’empêcher de penser à tout ce qu’ils devaient signifier, au mana qu’ils apportaient si on savait les utiliser. Rares étaient ceux qui avaient possédé ce pouvoir, et Hoa-Tu-Metua avait été surpris de découvrir un jour qu’Oroki lui-même ne détenait pas la totale maîtrise des signes. Ce dernier savait beaucoup de choses, il avait le souvenir, disait-il, de ce à quoi les tablettes servaient, mais le mana de Hoa-Tu-Metua ne résultait pas seulement de ce que le tahu’a lui avait révélé. Quelque chose d’autre était nécessaire, qu’il ne savait pas nommer, qui était lové dans son esprit, et qui lui permettait à lui Hoa-Tu-Metua de perpétuer le secret des paroles sacrées. Ce quelque chose venait de Tangata Roa, son père, et ce quelque chose lui offrait un don allant au-delà de l’imaginable. Mais il pensait toujours également aux dernières paroles énigmatiques de son père et cette obsession, jointe à l’absence paternelle, assombrissait fréquemment ses pensées. Il se réfugiait souvent dans une énumération du trésor qui lui avait été légué, comme si de l’examen de la structure même de l’ensemble pouvait émerger un élément de réponse sur sa raison d’être. Mais la question demeurait sans réponse et il ne pouvait exposer le paradoxe à quiconque sans craindre une dégradation de son pouvoir sur son peuple. Grâce aux Rongo Rongo, les bois qui parlent, plus le temps passait, plus ce pouvoir grandissait. Mais, plus le temps passait et moins il comprenait ce que son père avait voulu dire.
« À quoi servaient les tablettes ? À posséder le pouvoir, ou bien à autre chose ? »
Il finissait par douter qu’elles lui permettent un jour de résoudre l’énigme.Il en avait emporté tant et tant à bord de sa pirogue, elles étaient si nombreuses qu’il avait parfois besoin des souvenirs partagés d’Oroki pour retrouver à quoi elles étaient supposées servir d’après les anciens. Il y avait les tablettes pour les fêtes, celles pour la guerre, d’autres pour accompagner les morts. Certaines étaient destinées au Tuhuka vaka, le constructeur de pirogues, d’autres encore au Tuhuka pehe, celui qui créait les figures de ficelle, ou bien au Tuhuka patu tiki, qui sculptait les statues de pierre, et tant d’autres encore pour les recettes de médecine ou l’art du tatouage. Celles justement faites pour toutes les formes, comme les pirogues, les ficelles, les tiki ou les tatouages, attiraient particulièrement son attention, car il lui semblait que l’art de ces Tuhuka n’était pas étranger aux signes que l’on pouvait voir en dormant. Et c’est ainsi qu’il créa les siennes, en pensant fortement aux signes.
Il y avait donc les tablettes héritées de Tangata Roa et les siennes, celles qu’il avait créées. Depuis qu’il savait utiliser la Pierre Noire, enfin quand elle daignait lui montrer des formes et des figures nouvelles qu’il complétait avec l’aide des songes, depuis que la plage de l’anse merveilleuse s’était imposée à son esprit comme une réalité certaine, d’autres images cachées dans sa tête en sortaient régulièrement.
Elles se retrouvaient tout naturellement sur de nouvelles tablettes, et quand ses doigts et ses yeux parcouraient ses Rongo Rongo, Oroki le regardait avec contentement, assuré alors que la tradition portée par Tangata Roa se perpétuait. Les bois qui parlent de Hoa-Tu-Metua avaient un grand mana. Ils devaient être faits pour pénétrer le monde des rêves. Mais servaient-ils vraiment aux rêves ? C’est dans des réflexions de ce type que le souvenir des paroles incomplètes de son père le troublait le plus.
Certaines de ces tablettes étaient réalisées en bois, d’autres à partir de plaques de corail ou de pierre plate, mais elles étaient beaucoup plus rares. L’une d’entre elles était unique par sa taille, son ancienneté et son mana. C’était la Pierre Noire, la plus précieuse de toutes les gardiennes des signes. C’était une étrange chose, une grande pierre plate, lourde et massive. Noire comme devait être le ventre même du po. Comme elle était très ancienne, la force qui émanait d’elle ne venait pas seulement de sa taille imposante mais aussi et surtout de son âge. Sur elle, sur son immense plateau comme sur ses flancs, toutes les formes des anciens avaient été répertoriées.
Mais ce qu’il savait, lui Hoa-Tu-Metua devenu l’initié, le seul gardien des paroles sacrées, c’est que le mystère que l’on ne pouvait pas nommer était plus étonnant encore que cette assemblée de formes. Oui, c’était un mystère, car Hoa-Tu-Metua ignorait comment et pourquoi il savait utiliser la pierre. Quand seul, isolé du monde, il posait ses deux mains dessus, quand il regardait les formes, les courbes et les figures gravées, quand il prononçait les mots, il savait. Invariablement, l’interrogation revenait : cela avait-il un rapport avec les paroles de son père mourant ?
Un extrait de
Polynesia
L'Invasion des formes
concernant les RONGO RONGO
De multiples signes, plus ou moins symboliques ou plus ou moins réalistes, anthropomorphes ou zoomorphes, constituent les éléments de base de chaque représentation. Des figures géométriques et de petits personnages évoluent sous nos yeux, regroupés dans des motifs plus larges de taille semblable. Toute une collection d’atomes dont certains rappellent des poissons ou des oiseaux, d’autres sont à l’évidence des animaux fantastiques. Tout un univers fantasmagorique où se mélangent des triangles, des courbes, des ondulations et des répétitions de points, des oreilles d’hommes, comme des attributs d’animaux. Toute une mythologie où par exemple on ne sait pas s’il s’agit d’un homme-dauphin ou d’une chimère. Des mains, des nageoires, des losanges, des étoiles, des successions de têtes, et des motifs animaliers étranges et curieusement assemblés, des barres portant des ornements humains, et de petits hommes à têtes d’oiseaux, des vagues synchronisées ou des sexes stylisés. Le tracé est sûr, soigné et réfléchi. C’est un travail très élaboré, ordonné et très certainement pensé dans le cadre d’un vaste projet dont on ignore l’objectif. Dans cet univers imaginaire de formes composites réduites à l’essentiel, soigneusement rangées et alignées comme des séquences élémentaires cinématographiques, dans cette succession forçant l’admiration…
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Inspiré du livre d’Alfred Métraux : L’Île de Pâques, Éd. Gallimard, 1941.
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